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Marseille, le 24 janvier 2017.

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"Tout grand journal qui se respecte consacre quelques pages aux investissements, aux placements, aux niches fiscales, disserte savamment de la pierre, des valeurs mobilières, des valeurs refuge. Ces informations boursières ne sont intelligibles qu’à une infime minorité d’entre nous, même s’il est vrai qu’elles agissent sur nos vies via les dividendes, les délocalisations, les pressions à la productivité, la détérioration de services publics, les sacrifices, les suicides, voire même par l’esprit boursicoteur, les bricolages d’optimisation fiscale, une mentalité individualiste... Ainsi va l'actualité chaque jour, chaque semaine.

A contrario, où peut-on trouver un tel partage universel, assidu, pugnace et placide des œuvres culturelles, littéraires, artistiques, des savoirs scientifiques? Nous demeurons et laissons nos jeunes largement ignorants des belles œuvres qui élèvent l’esprit et les désirs, alors que nous disposons d’un patrimoine culturel mondial commun fait de circularité, d’effleurements, de tangences, de côtoiements, de coudoiements, de dialogues entre les sciences sociales et les arts, d’échos entre les rituels mystiques et des peintures d’un continent à l’autre, de réverbération entre sculpture et anthropologie, d’entrelacements de l’architecture à la philosophie, de ces échappées de la musique vers la littérature.
(...)
Il nous reste à réapprendre à faire monde. Ou à apprendre à refaire monde. André Malraux assurait: "L’art, c’est le plus court chemin de l’homme à l'homme." Définitivement, les arts et toutes les expressions de la beauté, du doute, de l’inachevé sont les chemins les plus lumineux de l’altérité. 

Voilà pourquoi, malgré ses fracas, ses mystères et ses verrues, ce monde est plein de promesses."

Extrait de Nous habitons la Terre de Christiane Taubira (Philippe Rey, 2017).
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"CINQUIÈME SUGGESTION 
Apprends à lire à Chizalum. Apprends-lui à aimer les livres. Le mieux est encore de lui montrer simplement l’exemple au quotidien. Si elle te voit lire, elle comprendra que c’est une bonne chose. Même si elle devait ne pas aller à l’école et se contenter de lire des livres, elle en saurait sûrement davantage qu’un enfant éduqué de façon conventionnelle. Les livres l’aideront à comprendre et à questionner le monde, ils l’aideront à s’exprimer, et ils l’aideront dans tout ce qu’elle voudra devenir plus tard : qu’elle soit cheffe, scientifique ou chanteuse, les compétences apportées par la lecture seront utiles dans tous les cas. Je ne parle pas de livres scolaires. je parle de livres qui n’ont rien à voir avec l’école, d’auto-biographies, de romans et de livres historiques.
Si rien d’autre ne marche, paie-la pour lire. Récompense-la. Je connais une femme nigériane remarquable, Angela, une mère célibataire qui a élevé son enfant aux États-Unis. Sa fille rechignait à se mettre à la lecture, alors elle a décidé de la payer 5 cents la page. Une entreprise onéreuse, plaisantait-elle plus tard, mais un investissement durable. 
(...)
SIXIÈME SUGGESTION 
Apprends-lui à questionner les mots. Les mots sont le réceptacle de nos préjugés, de nos croyances et de nos présupposés. Mais pour lui enseigner cela, tu devras toi-même questionner ton propre langage. Une de mes amies affirme par exemple qu’elle n’appellera jamais sa fille "princesse". Les gens utilisent ce surnom avec d’excellentes intentions, mais le mot "princesse" est chargé de présupposés sur la délicatesse de la petite, sur le prince qui viendra la sauver, etc. 
Mon amie préfère appeler sa fille "mon ange" ou "mon étoile". Dis à Chizalum qu’en réalité les femmes n’ont pas besoin qu’on "défende leur cause" ou qu’on les "vénère" : elles ont juste besoin qu’on les traite en êtres humains égaux. Il y a quelque chose de paternaliste dans l’idée que les femmes ont besoin d’être "défendues et Vénérées" parce que ce sont des femmes. Cela me fait penser à la galanterie, et le postulat de la galanterie, c’est la faiblesse féminine."

Extraits de Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe de Chimamanda Ngozi Adichie (Gallimard, 2017).